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Journée du souvenir : hommage aux déportés

David Lisnard présidait aujourd’hui la cérémonie commémorant la Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation.

Retrouvez ici le discours que le maire de Cannes et vice-président du Département des Alpes-Maritimes a prononcé à cette occasion.

« En cette journée nationale dédiée aux victimes et héros de la déportation, revient à ma pensée le souvenir poignant de mon premier voyage de la mémoire à Auschwitz, il y a quelques années, avec de jeunes collégiens cannois.

Faire ce voyage de la mémoire, c’est d’un cœur lourd, mettre ses pas tremblants dans ceux des milliers de déportés, hommes, femmes, enfants, vieillards, déracinés du jour au lendemain, arrachés à leur condition humaine, et précipités dans un dénuement indigne.

Avec l’acharnement méthodique du régime nazi, ils ont été condamnés à ne plus être. Ne plus être pour ce qu’ils étaient, et non pas pour ce qu’ils avaient fait.

Devant ce paysage glacé, témoin muet de tant de souffrances, d’angoisses et de larmes, chacun prend conscience de ce que représente vraiment la déportation : un nulle part au monde et la répudiation de l’Homme dans son humanité première.

Dès le 3 septembre 1941, au camp d’Auschwitz Birkenau en Pologne, quatre chambres à gaz pouvant contenir chacune plus de 1000 personnes commencèrent à fonctionner.

La « solution finale » devait planifier la déportation et l’extermination de 11 millions de juifs. Le Tribunal de Nuremberg fait état de 5,7 millions de victimes de la Shoah.

Le voyage au bout de l’enfer de tous ces innocents est une tache indélébile dans l’Histoire.

Alors mes chers amis, plus de 70 ans après la Shoah, face à l’absurdité de cette tragédie absolue, de cette mort planifiée, industrielle, raciste, antisémite, quelle est la portée d’un rassemblement tel que le nôtre cet après-midi ?

Posons la question brutalement : dans les circonstances actuelles et un monde en plein bouleversements, notre commémoration a-t-elle un sens ?

La réponse est simple, claire, évidente : Oui. Oui il faut se remémorer et honorer, oui il faut analyser, oui il faut alarmer. L’enjeu relève de la fidélité à nos morts et à nos rescapés de la nuit, l’enjeu relève de la dignité humaine, de la survie même face aux menaces totalitaires actuelles.

« Qui répondrait en ce monde à la terrible obstination du crime, si ce n’est l’obstination du témoignage ? », selon la formule éblouissante d’Albert Camus.

Les mots sont nécessaires au souvenir. Pour vaincre la tentation de l’oubli, l’encre doit remplacer le sang versé pour ne pas condamner tous ces innocents à une seconde mort dans le cœur des vivants.

Mais se souvenir est aussi un travail exigeant sur sa propre histoire.
La France, patrie des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, a accompli l’irréparable.

Elle a livré ses protégés aux bourreaux. 141 000 personnes furent déportées à la demande des autorités nazies avec la complicité du Gouvernement de Vichy de l’Etat français, dont 76 000 juifs. Parmi ces martyrs, 11 000 enfants dont 4 000 sur les 13 000 juifs arrêtés à Paris lors de la rafle du vel d’hiv le 16 juillet 1942. Plus de la moitié furent gazés dès leur arrivée dans les camps.

Cette sinistre comptabilité ne doit pas nous faire oublier que ces chiffres ont un visage, un nom, et une histoire. La responsabilité de la France a été assumée et officiellement reconnue grâce au Président Chirac, en 1995. La journée du souvenir les réhabilite dans cette intégrité humaine et charnelle. Cette réalité et cette responsabilité n’ont pas à être remises en cause dans d’inutiles et indécents débats.

Il y a quelques jours, nous honorions la mémoire des victimes du Génocide arménien. Dans quelques jours, nous rendrons à nouveau hommage aux victimes du fléau totalitaire à l’œuvre durant la seconde guerre mondiale, en commémorant l’armistice de 1945.

Il n’y a pas de concurrence mémorielle dans ces célébrations car le combat de l’homme ne se divise pas. Il s’agit simplement de la juste reconnaissance d’un drame absolu que nous devons dénoncer, parce qu’en accomplissant ce devoir de mémoire, nous prenons l’engagement solennel de prévenir les répliques de tous les holocaustes qui menacent, grondent, frappent ou déploient leur ombre ici et ailleurs, maintenant et demain.

Si la responsabilité est collective, n’oublions pas qu’elle fut individuelle, dans le pire comme dans le meilleur. Et je voudrais saluer ici les héros de la déportation, très justement associés à cette cérémonie.

Au cœur-même des camps, dans cet extrême de l’extrême, le choix entre le bien et le mal restait possible. La longue traversée, qu’ont connue ceux qui ont échappé à la mort dès leur descente de convoi, était trouée d’angoisse et de souffrance. Mais il est aussi arrivé qu’elle fût illuminée de joie et de gratitude. Par des solidarités du quotidien pour un quignon de pain, comme le raconte avec beaucoup de pudeur Simone Veil lorsqu’enfin sa parole a pu se libérer et que cette tragédie tellement douloureuse a pu être audible par ceux qui n’en étaient pas les victimes directes.

Aux côtés de tous ces malheureux pour qui le jour se levait sans espérance et la nuit revenait sans repos, certains ont eu la force de dépasser les humiliations, les mutilations et les compromissions pour leur tendre une main fraternelle. Nous devons être reconnaissants à ces héros discrets qui ont eu le courage de résister là où le mal menaçait le plus leur propre vie.

Pensons à ces Justes qui ont évité la déportation à des juifs traqués, qu’ils ont cachés, nourris, protégés. Sous la chape de plomb tombée sur la France dans les années d’occupation, des lumières par milliers refusèrent de s’éteindre. Nommés Justes parmi les nations ou restés anonymes, des femmes et des hommes de toutes conditions ont sauvé des innocents des griffes des persécutions antisémites et des camps d’extermination. Ils ont incarné l’honneur de la France, ses valeurs de justice, de tolérance et d’humanité. Il faut aussi l’honnêteté intellectuelle de dire que personne ne peut savoir ce qu’il aurait fait pendant l’occupation. Mais chacun doit savoir quoi faire maintenant pour que le pire ne se reproduise.

Aujourd’hui encore et peut être plus que jamais dans notre monde ouvert où l’ignorance devient une circonstance aggravante, il y a urgence à développer sur le terrain politique comme sur le terrain religieux ou philosophique, une éthique de l’homme moderne et vivant, et à promouvoir la culture dans la société.

C’est le meilleur antidote au totalitarisme, à la barbarie, au radicalisme, à l’extrémisme puisque, comme l’a si bien énoncé Hannah Arendt, « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal ». Le vide de la pensée et l’indifférence des consciences.

J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer à plusieurs reprises sur le martyr que vivent les Chrétiens d’Orient, et ce dès 2014. Je tiens à le refaire comme récemment lors de la commémoration du génocide arménien. J’écrivais « Soutenir les Chrétiens d’Orient dans leur courageux combat, exige que nous passions de l’émotion à la prise d’initiative ». « Il nous faut combattre les terroristes là où ils sont aujourd’hui pour ne pas avoir à le faire demain là où nous sommes ». Ces propos hélas prémonitoires datent de 2015.

Lucie Aubrac, courageuse et emblématique résistante, disait avec une telle justesse : « Résister se conjugue au présent ». Pas la résistance confortable de la bien-pensance, de la fausse bonne conscience indignée, des réactions courroucées et manichéennes, des postures médiatiques ; non, la résistance de l’exigence de vérité, de maîtrise de soi, de construction d’un avenir positif pour notre jeunesse qui ne peut se faire sur les instincts noirs des pensées extrémistes. Ces pulsions extrémistes finissent toujours par se rejoindre dans leur laisser-aller exterminateur. Oui, les extrêmes se rejoignent, de même que les radicalités. Qui se nourrissent de la vacuité, de la perte de sens (du relativisme qui conduit au nihilisme).

Il nous faut en permanence résister à toutes les pestes, notamment à celle qui nous menace et nous attaque aujourd’hui violemment : le radicalisme islamiste, avec son idéologie totalitaire et son terrorisme abject.

De nouveaux fléaux totalitaires marquent périodiquement l’histoire, et nous renvoient au chaos d’un trou noir au cœur de notre civilisation qu’on croyait débarrassée de tels instincts.

En cette journée commémorative, pensons donc à toutes ces victimes écrasées par un même destin. Pensons à tous ceux qui en ont réchappé et qui n’ont cessé de porter témoignage comme l’a fait inlassablement jusqu’à son dernier souffle en 2015, Charles Goettlieb, rescapé d’Auschwitz. Il refaisait le voyage de la mémoire chaque année et a témoigné auprès de centaines d’enfants de notre département. J’ai eu l’honneur de l’accompagner à plusieurs reprises.

Les rescapés, pour ceux qui ont été en mesure d’en parler, savent que l’essentiel est dans le témoignage le plus direct possible.

Ils ont puisé dans leur douloureuse expérience le sentiment instinctif de leur devoir pour que la liberté retrouvée ne soit pas un long cri devant une tombe mal fermée, pour reprendre la définition que Claudel donnait de ce qu’est une tragédie. Grâce à eux, le passé a pu être convoqué dans les prétoires. Pouvait-on imaginer meilleure réponse de l’innocence à la barbarie : faire que la dignité dépasse la vengeance.

Témoigner, c’est donner un sens à l’histoire pour que notre génération et celle de nos enfants soient épargnées de l’ignorance et de l’oubli, qu’elles n’aient plus à souffrir ou à être les témoins impuissants voire inconscients de la barbarie qui frappe avec la même puissance sanguinaire.

Malgré l’absurdité et la cruauté de l’histoire, malgré sa folie exterminatrice, malgré le temps qui passe et les renaissances nécessaires à l’accomplissement de nouveaux destins, la tragédie absolue que fut la Shoah au cœur du 20ème siècle et au cœur de l’Europe, nous adresse un message clair : Aujourd’hui comme hier, le risque est toujours là de s’endormir en démocratie et de se réveiller en dictature. »

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